Dire que Frege (1848-1925) n'a pas été "reconnu" de son vivant me paraît légèrement abusif. En tous cas il ne semble pas avoir eu de difficulté à publier ses difficiles ouvrages et ceux-ci on trouvé après 1900 au moins quelques excellents lecteurs. Russell n'avait que 24 ans de moins. Être salué par la génération de ses fils, pour un philosophe, qu'espérer de mieux?
Créer, ainsi que l'a tenté Frege dans la lignée de Leibniz et de Boole, un formalisme de la pensée (une <idéographie>, comme on a traduit l'allemand <Begriffschrift>), limitait a priori son audience à la très petite caste des logiciens-mathématiciens. Spécialiste de Leibniz sur qui il venait de rédiger sa thèse de philosophie, le jeune Russell n'a guère tardé à saluer (1903) l'importance de l'essai frégéen, même si ce fut pour en souligner une limitation (paradoxe de Russell sur le prétendu "ensemble de tous les ensembles"). À 55 ans, Frege n'était pas un vieillard - simplement il eut la malchance que son œuvre soit révélée à propos d'une imperfection locale - que lui-même s'empressa d'admettre. Bien plus "médiatique" que le discret Pr Frege, Russell a beaucoup aidé à le faire connaître et il l'a salué en 1962 comme le plus admirable "chercheur de vérité" désintéressé ("almost superhuman") qu'il ait connu.
Les membres de l'École de Vienne n'ont commencé qu'après 1930 à développer, dans son sillage et dans celui de Gödel (qui venait de montrer l'infirmité du programme hilbertien), ce qu'on a par la suite appelé en Angleterre la Philosophie analytique.
Peut-être faudrait-il reformuler ta question : "Pourquoi la Philosophie analytique ne s'est-elle pas développée plus tôt?"... - Parce qu'il n'y a guère plus d'un Leibniz ou d'un Frege par siècle?... Jean Dieudonné aimait rappeler qu'au 20e siècle ont vécu plus de mathématiciens que dans la totalité des siècles antérieurs. C'est pourquoi tant de choses n'ont débuté qu'au siècle dernier.
-Anonymous