La relation entre l’exotérisme et l’ésotérisme peut être comparée à celle qui existe entre le corps et l’esprit. Sans esprit, le corps est vidé de son sens, de sa source vive ; sans corps, l’esprit est insaisissable et devient une pure abstraction. Or, nous ne sommes pas de purs esprits. Enracinés dans un espace et dans une temporalité, nous possédons un corps et une âme qui sont en perpétuelle interaction. Il suffit de voir à quel point le fait d’être fatigué ou affamé peut parfois altérer notre patience ou notre bonne humeur, pour être convaincu que la vie de notre corps influence notre état intérieur. Cette interaction est d’ailleurs à la base de la notion de rituel, de cette pratique qui mobilise l’ensemble des éléments constitutifs de notre être. Si la philosophie, qui reste purement au niveau du mental, peut être pratiquée sans lien avec notre mode de vie, le travail spirituel nécessite quant à lui un cadre extérieur pour pouvoir être efficient.
Pour le disciple de la Voie Qadiria Boudchichiya, les pratiques de l’islam constituent le prolongement dans les actes de son cheminement spirituel. Sidi Hamza explique ceci de la manière suivante : « Le respect des prescriptions de la shari’a [la Loi extérieure] joue le même rôle que la cire qui constitue le bouchon d’une bouteille, et qui empêche le liquide de se répandre au dehors. Un récipient peut être rempli d’eau, mais si son fond est éventré par un couteau, tout le liquide s’échappe. On aura beau essayer de le remplir à nouveau, si le fond est troué, rien ne pourra se conserver. Cette image illustre la situation du disciple qui n’applique pas la shari’a ».
Le secret spirituel est cette eau, dont la pratique du dhikr permet de remplir le coeur du disciple. Si la bouteille constituée par son coeur ne possède pas de bouchon, ou pas de fond, il ne pourra pas conserver cette eau durablement. Quelle que soit l’intensité de ce qu’il aura pu goûter, il devra se résoudre à s’en séparer.
Sur le plan pratique, la shari’a réside essentiellement dans les cinq piliers de l’islam.
Le premier est constitué par un double témoignage, à la fois de l’unicité divine et de la révélation muhammadienne. Il s’agit d’affirmer qu’il n’y a pas de dieux sinon Dieu, et que Muhammad est son Envoyé, c’est à dire que Dieu est unique et qu’il existe un chemin de retour vers Lui, qui nous a été indiqué par l’exemple du Prophète Muhammad. Le second consiste dans l’accomplissement des cinq prières quotidiennes, qui se répartissent au cours de la journée en fonction de la course du soleil, et doivent être précédées par les ablutions rituelles. Le troisième réside dans l’aumône légale, qui vise à purifier les biens qui nous ont été alloués en en prélevant une partie pour les nécessiteux. Le quatrième est constitué par le jeûne du mois de Ramadan, qui s’effectue de l’aube au coucher du soleil durant un cycle lunaire (soit 29 ou 30 jours). Enfin, le cinquième pilier consiste à effectuer le pèlerinage à la Mecque au moins une fois dans sa vie, si l’on en a la possibilité physique et matérielle. A côté de ces cinq piliers, l’islam interdit la consommation d’alcool et de porc, ainsi que le fait de faire l’amour en dehors du mariage. Des documents plus détaillés existent au sujet de ces différents piliers, et de la meilleure façon de les pratiquer.
Le disciple devra donc se préserver de ce qui est interdit, suivant sa capacité, et éviter tout ce qui est illicite, que cela concerne la nourriture ou le comportement, en fonction de ses possibilités. « Respectez la shari’a. Même si vous ne pouvez pas l’appliquer parfaitement, faites votre possible. Dans ce domaine, un minimum est indispensable. La shari’a est fondamentale, car elle évite de déraper », explique Sidi Hamza. Il faut insister sur le fait qu’il ne s’agit pas ici de s’imposer des contraintes, mais de prendre conscience intérieurement de la nécessité de mettre en place progressivement, chacun à son rythme, des règles qui nous permettront de conserver ce que l’on a reçu, et de recevoir davantage. Comme il est dit dans le Coran, « Dieu veut la facilité pour vous, il ne veut pas, pour vous, la contrainte » (II, 185). Tout dépend aussi de l’endroit d’où chacun entame sa quête : si une personne d’origine musulmane s’engage dans la Voie, l’application des préceptes de l’islam pourra lui sembler facile, et en quelque sorte naturelle. Par contre, pour un occidental qui a priori ignore tout de la shari’a, il est évident que les choses devront se faire d’une manière plus progressive, ne serait-ce que parce qu’elle aura tout à apprendre, que ces rites seront entièrement nouveaux pour elle. Sidi Hamza nous dit à ce propos : « Lorsque de nouvelles personnes non musulmanes prennent le pacte, laissez-les d’abord goûter à la Voie par le dhikr et la réunion, sans leur imposer les prescriptions de la shari’a.
-Anonymous